Pierre-Juilien_Gilbert (1783-1860) : Combat de La Cordelière devant Saint-Mathieu, Musée des Beaux-Arts de Brest

La Cordelière  et le Régent

Le navire est l’un des fleurons de la flotte bretonne de l’époque. Construit sur ordre d’Anne de Bretagne dans le chantier naval de Dourduff-en-mer, près de Morlaix, en 1498, ses dimensions sont impressionnantes pour l’architecture navale de la fin du XVe : 600 tonneaux, 40 mètres de long, 12 mètres de large. Armé probablement de 200 pièces d’artillerie, grandes et petites, et doté d’un équipage maritime et militaire qui pouvait compter jusqu’à un millier d’hommes, ce bâtiment est commandé à partir de 1508 par le fameux corsaire léonard Hervé de Portzmoguer (dont le nom a ensuite été francisé en Primauguet) fidèle serviteur de la duchesse Anne alors reine de France.

Avant la fin du XVe, les navires sont construits pour assurer des missions à la fois commerciales et guerrière. Après cette période, les capacités de transports de marchandises sont délaissées au profit de l’artillerie et de la poudre. Les vaisseaux, comme la Cordelière ou celui de la Lomellina, nave génoise coulée en 1516 retrouvée à Villefranche-sur-Mer, deviennent de vrais navires de guerre.

La Cordelière a sombré le 10 aout 1512 avec l’un des plus grands navires du roi Henri VIII d’Angleterre baptisé le Régent. La découverte de ces deux épaves permettrait d’en apprendre davantage sur les méthodes de construction navale et sur l’artillerie embarquée de cette époque en France et en Angleterre ainsi que sur les mobiliers de bord, les objets personnels et les éléments d’accastillage des navires sous le règne de la duchesse Anne et du roi Henri VIII.

Le combat du 10 août 1512 dit de « Saint-Mathieu »

L’histoire de l’affrontement est au cœur de ce projet de recherche. Mais peu de choses sont sûres quant à son scénario réel. La légende croisant l’histoire, rien n’est certain dans cette bataille.

Le duché de Bretagne, alors formellement indépendant, prépare avec le Royaume de France une flotte commune pour tenir tête à l’Angleterre. Informé du projet, le roi Henri VIII envoie sa puissante armada attaquer par surprise les navires alliés.

Informée de l’arrivée de la flotte d’Angleterre, la flotte franco-bretonne commandée par Hervé de Portzmoguer, coté Breton, et René de Clermont, côté Français, attend le matin du 10 août 1512, probablement mouillée dans l’anse de Camaret, l’armada anglaise.

Commandés par l’amiral Edward Howard, les vaisseaux anglais, en nombre bien supérieur aux navires des forces de la duchesse Anne et du Royaume de France, arrivent par l’ouest. Les archives disent qu’un vent fort venait du Sud (l’Auster) et que la mer était très agitée. Ils avancent ainsi masqués en contournant Ouessant et se confrontent à la flotte franco-bretonne juste avant le goulet de Brest.

Le combat est terrible. La plus large partie de la flotte française arrive cependant à s’échapper par le goulet afin de gagner l’abri de la rade de Brest. Seuls trois bateaux demeurent en arrière pour ralentir les Anglais : La Cordelière, La Louise et La Nef de Dieppe. La Louise est démâtée pendant la bataille, mais elle a l’habileté de s’échapper. La Nef de Dieppe, quant à elle, soutient très courageusement l’affrontement aux côtés de la Cordelière.

Plusieurs heures durant, la Cordelière livre bataille et désempare deux vaisseaux ennemis. La légende raconte que le capitaine Portzmoguer, en dépit d’un combat qu’il sait nécessairement inégal, ordonne d’aborder le Régent, le plus gros navire de la flotte anglaise de l’époque. Il est alors l’égal de la Mary-Rose, vaisseau d’Henri VIII qui sera finalement coulé en 1545, puis dont l’épave sera retrouvée, étudiée et ramenée au jour dans les années 80 avant d’être aujourd’hui exposée à Portsmouth. Les deux vaisseaux sont bord à bord. Sur la Cordelière, un incendie se déclare qui gagne sans doute la Sainte-Barbe, le lieu où l’on entreposait la poudre. Les deux bateaux explosent et sombrent. La flotte anglaise fait alors demi-tour. Brest est sauvée ! Bilan : près de 600 morts côté anglais et environ 1000 côté breton.

Le contexte historique et politique

Le combat de Saint-Mathieu, au cours duquel les navires la Cordelière et le Régent ont sombré, se déroule pendant la guerre de la ligue de Cambrai. Afin de mettre un frein à l’influence vénitienne en Italie septentrionale, le pape Jules II crée la Ligue de Cambrai qui rassemble les principales puissances européennes face à la France, à la Bretagne et à leur principale allié l’Ecosse.
A cette époque, le duché de Bretagne est encore formellement indépendant du royaume de France mais malgré tout unis par le mariage de la Duchesse Anne au roi Louis XII . L’alliance des flotte française et bretonne est inédite : c’est la première fois que des unités militaires de ces deux entités combattent côte à côte, vingt-quatre ans après la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, la dernière bataille à les avoir opposées, en 1488.

Après la grande défaite bretonne de Saint Aubin du Cormier en 1488 et la mort de son père, Anne est sacrée duchesse de Bretagne en 1489. La guerre continue de façon sporadique et après la dernière défaite subie par le duché de Bretagne à la fin de 1491 elle est amenée à négocier son mariage avec le roi de France Charles VIII. Cette union est politique, mais aussi militaire. Le royaume de France demande aux Bretons des renforts militaires au cours des guerres d’Italie, le duché doit mettre la main au portemonnaie. Charles VIII décédé, Anne doit se marier avec Louis XII en 1499. Elle a 22 ans. Pour son second mariage, elle parvient à préserver une liberté de gestion sur ses biens propres et en particulier sur son cher duché de Bretagne : elle gère les biens du duché, fait battre une monnaie à son effigie, cherche à le séparer du royaume de Françe… Mais François Ier se marie avec sa fille Claude en 1515 : ainsi se termine l’autonomie du duché de Bretagne.

Le mythe

Le combat de la Cordelière et le mythe incarné en la personne d’Hervé de Portzmoguer, dont le nom a été francisé en Primauguet, occupent une place à part dans l’histoire de la Bretagne notamment parce que, selon Max Guérout, il s’est produit à un moment particulièrement sensible de l’histoire bretonne :
« A la paix du Verger signée en 1482, le destin de la Bretagne est scellé. Si le duché garde encore les apparences de l’indépendance, même après les mariages successifs d’Anne avec Charles VIII, puis Louis XII, le rattachement à la France est désormais inéluctable.
A n’en pas douter, un grand désarroi, une résignation amère s’emparent alors des Bretons qui voient avec tristesse venir le moment de l’abandon de leur indépendance, même si celle-ci a trop souvent recouvert rivalités seigneuriales et guerres intestines. Dans cette ambiance troublée où la fierté d’un peuple est mise à mal, le combat de Saint-Mathieu vient soudain exalter l’identité bretonne et les vertus dont un peuple s’estime porteur : courage, ténacité, obstination jusqu’au sacrifice suprême et esprit de résistance qui trouvent là une ultime expression.
C’est en définitive sur ce terreau que va s’enraciner le mythe, transformant Hervé de Portzmoguer, un capitaine courageux au passé un peu tumultueux mais à tout prendre sans qualités exceptionnelles, en héros de première grandeur. Sa vertu est d’avoir incarné aux yeux de tout un peuple cette identité en train de se dissoudre. »

L’auteur-compositeur-interprète breton Théodore Botrel (1868-1925) écrit une chanson héroïque « Les gâs de Morlaix » à propos de cette bataille :
« [….]Le failli-chien le vit venir
Fit force-voile  pour s’enfuir…
Hervé, le gagnant de vitesse,
Dit : « La mer sera mon linceul,
« Mais je n’y vas pas coucher seul ! »
Et, l’accostant par son tribord,
Il mit la flamme à son bord,
C’est un honneur pour l’Angleterre
D’avoir vu sauter tous les siens
Avec nos braves Morlaisiens ! »
A nos enfants, n’oublions pas
De parler des douze cents gas
Sombrés avec « la Cordelière »
En entraînant trois mille Anglais !
C’est la devise de Morlaix
« Si les Anglais mordent!…, mords-les !!! »

Plus récemment, le compositeur Alan Simon a écrit la chanson Marie la cordelière pour la comédie musicale Anne de Bretagne (2008). Les paroles en anglais désignent à la fois la beauté du bateau, le courage des marins, la force des navires en bataille et finalement la tragique explosion : le sacrifice patriote de Portzmoguer.

On trouve également de nombreuses rues dénommées Cordelière à Rennes, Brest, Morlaix, Saint-Brieuc, Concarneau… même aussi dans des communes comme Saint Thégonnec ou Saint-Quay-Portrieux.
De même façon, les rues nommées Portzmoguer sont présentes dans de nombreux villages du Finistère comme à Crozon ou à Plougastel… Et le nom francisé de Portzmoguer est lui aussi bien célèbre : Primauguet est le nom d’une frégate de la Marine Nationale de 1986.

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